J'ai présenté ce texte au 10° colloque du M.A.I.S. les 15, 16 et 17 Mai 1996, à Chambéry : Les espaces... de l’accompagnement Dynamiques et trajectoires pages 90 à 102

EXCLUSION ET FAIT DE SOCIETE

LA SCÈNE DE L’ORDRE MORAL: DU RÔLE DE L’APARTÉ

Pascal DORIGUZZI Docteur en Science Politique

 

INTRODUCTION

Statut républicain des débats sociaux, la solidarité suppose des liens entre classes, groupes sociaux, corporations d'intérêts dont les positions sociales et politiques divergent et s'opposent. Elle garantit la cohésion nationale, recevant ces contradictions pour en tirer un facteur d'unité. Questions sociales par excellence, l'infirme, le mutilé, l'invalide sont un sujet consensuel de choix. Pas un parti politique pas un groupe parlementaire ne défend, ne suggère, ne refuse sur la question. La solidarité structure le statut juridique du handicap, comme elle justifie la lutte contre l'exclusion.

La loi du 23 Novembre 1957 ouvre l'ère du travailleur handicapé. L'État Providence d'après-guerre réalise une identité juridique et morale du handicapé. L'organisation fordiste du travail et la politique patronale le vouent au travail spécialisé. Mais qui est handicapé ? Si la définition reste relativement encadrée par la médecine jusque dans les années l970, l'évolution sociale depuis vingt ans modifie cette résolution. Dans ce contexte la société est un théâtre où chaque acteur joue un rôle précis. La politique en direction des personnes handicapées sert de modèle pour la gestion sociale de populations dépendantes des procédures d'assistance. Elles dépassent largement le champ des handicaps médicalement reconnus. Il en résulte une série d'effets induits construisant de nouvelles incapacités, déficiences ou handicaps.

La grande mutation économique et sociale des années 1970-90 introduit le vocable exclusion dans le vocabulaire politique et social. Le passage du monde ordinaire, du travail et de la consom-mation à celui de la précarité et de la dépendance, provoque toujours un conflit identitaire chez les sujets dont le cours de l'existence se modifie plus ou moins rapidement. L'acteur change de rôle, la pièce change de sens. Le théâtre de l'ordre moral semble la tragi-comédie de l'insertion. L'identité surdéterminée des protagonistes occupe la scène mais se dissout dans la solidarité.

Tout le monde veut lutter contre l'exclusion, aider les exclus, etc. Mais qui est exclu ? Handicap, exclusion, des mots fourre-tout occupent notre vocabulaire sur le social. Plus complexes qu'ils n'y paraissent, ils méritent un travail sur leur définition.

1) Handicap - travail : la production d'un aparté.

a. De la définition à l'aparté

Les débats parlementaires préparatoires de la loi du 2 Août 1949 sur l'assistance à certaines catégories d'aveugles et grands infirmes utilisent les termes " d'invalides ", " d'infirmes ", "d'infirmité congénitale ou acquise ", " d'aveugles et grands infirmes ", " impotents ", "incapables de se mouvoir ". Le Conseil de la République parle " d'infirmité congénitale ou acquise " . Les " aveugles et grands infirmes " reçoivent une pension égale à l'allocation versée aux vieux travailleurs salariés. La loi prévoit une réglementation de la formation professionnelle des infirmes et malades chroniques.

L'unification des dispositions sur l'invalidité préfigure la naissance d'un concept globalisant les différents types d'atteinte à l'intégrité individuelle, tout en signifiant les conséquences sociales qu'elles occasionnent : C'est le handicap. La loi traite de l'assistance, mais la question du travail pointe dans les débats. On y parle de " dignité " et de " travailler pour ne pas se sentir inutile " . C'est le contact avec le monde du travail qui provoque la mise au monde politique du travailleur handicapé.

Après la seconde guerre mondiale, le fordisme occupe tout l'espace de la production industrielle. Le travail à la chaîne et l'Ouvrier spécialisé représentent l'organisation la plus courante du monde économique. La division du travail, la cadence et le productivisme permettent une fourniture massive de produits de consommation. La société s'organise en fonction de dimensions statistiques, ressemblant au modèle scientifique de l'industrie. Le travail spécialisé se divise en segments de tâches répétitives dans lesquels l'exécutant ne trouve pas de finalité. L'habitat se concentre dans des barres et des tours uniformes, au gigantisme impersonnel. Le développement des transports et la gestion des distances à l'échelle de l'automobile modèlent l'espace urbain. La consommation de biens et de services doit satisfaire le plus grand nombre. Les pouvoirs publics organisent la protection sociale massive par la sécurité sociale, la retraite des vieux, les progrès médicaux, bref, ce que François Éwald appelle l'État Providence. Le mouvement produit un individu standard, capable d'occuper sa place dans la machine sociale, de contribuer à son fonctionnement. Certes, tout le monde n'habite pas une ville nouvelle, tout le monde ne travaille pas à la chaîne... Mais les décennies suivant la seconde guerre mondiale modifient le concept d'être humain, de travailleur, en produisant un individu idéal, moyen, calibré, fantasmatique, qui s'il n'existe pas, devient la norme, " le normal ".

Frédéric Taylor définit l'homme idéal pour l'organisation scientifique du travail. Il lui donne neuf qualités auxquelles chacun doit être mesuré, évalué, comparé. "Les neuf qualités qui font un homme suffisamment universel sont : L'intelligence, L'éducation, les connaissances spéciales ou techniques et l'habilité manuelle ou la vigueur physique, le tact, l'énergie, la fermeté, l'honnêteté, le jugement ou le bon sens, une bonne santé " . Cette description de l'homme universel fait partie des recommandations faites aux patrons américains pour embaucher du personnel et estimer la capacité de celui-ci d'occuper tel ou tel échelon hiérarchique. L'individu se mesure au nombre de qualités possédées. Deux guerres plus tard, et en raisonnant par déduction, Taylor aurait dit : celui qui n'est pas en bonne santé, qui a peu de formation technique et d'habilité manuelle pour manifester son intelligence, son tact, sa fermeté et l'énergie nécessaire pour mettre ces qualités en valeur, celui-là est un travailleur handicapé. Bien entendu le patron avisé n'emploie que le travailleur normal, homme normalisé, excluant de l'organisation scientifique du travail la contre-norme qu'est le handicapé.

Celui-ci n'a pas sa place dans l'entreprise dont il gêne le fonctionnement car il nécessite des mesures particulières pour travailler. Il entrave le fleuve tranquille de la production . Le travailleur handicapé occupe un rang précis dans l'organisation productive contemporaine, avec un statut professionnel, un poste de travail, etc. De même, il joue un rôle sur la scène sociale, objet de commisération, de charité, ou d'admiration convenue...

Sur le grand théâtre du monde contemporain, chaque acteur tient son rôle rarement choisi. Il doit alors donner la réplique attendue par le jeu social, et prendre pour siennes les idées et attitudes relatives, ainsi que les réflexes et les comportements correspondants. A ce rôle correspond une attente sociale, c'est-à-dire l'identité. Protégé par un statut juridique, le travailleur handicapé connaît un aparté social, non une exclusion mais un à côté du monde du travail. Les politiques publiques du handicap concernent déjà d'autres groupes sociaux.

b. Identités à la dérive

Les parlementaires présents lors des débats de la loi d'orientation du 30 Juin 1975 ne définissent pas le handicap : " Sera considérée comme handicapée toute personne reconnue comme telle par les commissions départementales ". Le projet laisse cette responsabilité cette responsabilité à des commissions. Le député Ernest Rickert "se déclare satisfait que la notion de handicap ne soit pas définie, afin de ne pas exclure de handicapés du champ d’application de la loi" .

Le rapport de la Cour des Comptes de 1993 constitue une vision synthétique sur les vingt années écoulées depuis la loi d'orientation et son application . Il constate la dérive des mesures destinées aux handicapés et servant à secourir de multiples tonnes d'exclusion (vieillards, chômeurs ... ). Le Conseiller d'État Claude Lasry et le Conseiller à la Cour des Comptes Michel Gagneux constatent la minceur de la frontière entre inadaptation et handicap, dans leur rapport sur l'application de la loi du 30 Juin 1975. Ils écrivent : "Il ne peut exister de définition rigoureuse d'une réalité (le handicap) par essence relative et évolutive " . En l'absence de définition, des enfants présentant des troubles mineurs du comportement sont classés handicapés par les CDES. On assiste de cette manière certains problèmes sociaux faute d'autres dispositifs (vieillards sans ressources, chômeurs de trop longue durée ... ).

La fin des années 1980 connaît un approfondissement de la mutation du travail industriel. La référence au " taylorisme " comme modèle général touche à sa fin. Les statuts professionnels se diluent au rythme des restructurations et des mutations technologiques. La loi du 10 Juillet 1987 en faveur de l'emploi des travailleurs handicapés s'adresse aux personnes reconnues par la COTOREP*. Conçue à l'origine pour promouvoir les porteurs de handicaps médicalement reconnus dans le champ professionnel, elle reproduit la confusion entre handicap et inadaptation sociale. Paradoxalement, la reconnaissance administrative de " travailleur handicapé " se réfère à la norme fordiste du travail industriel, alors qu'elle sert de cadre institutionnel pour gérer des populations inadaptées aux nouvelles exigences du travail (technologies par exemple). Elle permet des classifications administratives de populations autrefois facilement intégrées, mais aujourd'hui dépendantes de procédures d'assistance. Ces catégories dépassent largement le champ des handicaps médicalement reconnus. Il serait plus juste d'employer le concept d'assistance publique si on voulait globaliser lespopulations relevant d'un travail social, c'est-à-dire déclassées, désidentifiées, sous-payées, considérées comme " en attente " d'une solution.

De ce fait social dépassant largement les individus, il résulte une série d'effets induits construisant de nouvelles incapacités, déficiences ou handicaps . Du handicap comme fait social jusqu'alors identifié par une pathologie physique, psychique ou intellectuelle, on passe à l'utilisation du cadre législatif du handicap, comme modèle des politiques publiques en direction des populations en difficulté.

L'identité sociale et juridique des personnes se modifie, en dénaturant ou détruisant leurs définitions socioprofessionnelles. Le sujet n'est plus acteur de sa propre histoire. Il devient une trajectoire sociale dépendante d'institutions médicales et administratives. La solution de la question sociale, du chômage et de la pauvreté en pathologie individuelles transforme les êtres humains en problèmes. Personne n'aime avoir un problème. Déjà moins quelqu'un, la personne devient un cas social, un être quittant la définition commune de l'humain, pour entrer dans un modèle social. Le handicapé par exemple, devient objet de l'action sociale qui le traite, qui le désigne, le nomme (insertion, intégration, réadaptation, placement, prise en charge, etc.).

La solidarité est l'échange d'identité du bénéficiaire reformulée dans une classification juridique assurant sa survie. Elle construit une nouvelle identité par la simple reconnaissance d'une commission syndicale, médicale ou administrative. Une personne évaluée par la COTOREP perd son qualificatif socioprofessionnel antérieur, et devient un " travailleur handicapé à X % " avec les droits correspondants. En quelques minutes, son statut d'être humain vivant avec ses pairs dans une société démocratique laisse la place à une identité définie entre le droit et la bienfaisance morale. Les lois et les règles écrites ne sont qu'un aspect tronqué du rapport social qu'est le handicap.

2) La tragi-comédie de l'intégration ou le théâtre de l'ordre moral

a. L'exclusion dans la société

Exclusion, terminologie à la mode, naît aux feux de l'actualité pendant la grande mutation économique et sociale des années 1970-90... L'exclusion ne se distingue pas en un phénomène homogène, repérable par des représentations communes à un type social. Je veux dire que l'exclusion n'est pas une population sociologique ou un groupe politique autonome.

Exclusion exprime un de ces fourre-tout qui constituent notre vocabulaire sur le social. Il est censé dire une figure générale représentant le clochard, le handicapé, le chômeur comme l'autodidacte... Dire ce lieu commun tiendrait d'une platitude sans intérêt si l'insoutenable légèreté du terme n'imposait une réflexion : L'exclusion n'est-elle pas un mythe, puisqu'elle est un produit social, et à ce titre, dépendante de l'ordre du monde ? Peut-on concevoir l'existence d'humains sans rapport aucun avec le monde, sans histoire ni passé, sans lien avec la société et son ordre, sans se demander D'où viennent ces "exclus " ?

La distinction entre riches et pauvres, entre capital et travail, entre influence sociale et mise à l'index communautaire ne sont pas des événements nouveaux. Ce qui est nouveau aujourd'hui (relativement), et que l'on nomme " exclusion " ou "fracture sociale ", consiste en une descente de la distinction à l'intérieur du monde du travail. Toute recherche ou lutte sur le champ de l'exclusion aboutit à la question de l'emploi, et selon Robert Castel, elle " doit être référée au délitement du régime du salariat " . On parle d'exclusion parce que la distinction sociale détermine non plus un rapport de subordination entre employeurs et salariés, mais une expulsion en dehors du rapport salarial. La division sociale antérieure capital / travail préexiste toujours, mais la nouvelle frontière fragmente le monde du travail en séparant ses éléments.

Ce qui distingue le salariat des années 1980-90 de celui des années 1970, c'est l'apparition, le développement puis la prédominance de travaux à caractère social, ou payé par l'État, ou exonéré des charges patronales, ou autres formules dont le caractère limité dans le temps constitue une continuité. Dans le champ économique (ou en langage patronal) on l'appelle flexibilité ; dans le champ social on dit précarité. Cette installation dans l'incertitude déstabilise les couches les plus vulnérables du monde salarial. L'emploi à durée déterminée limite tout projet, empêche tout investissement à long ou moyen terme et l'endettement menace l'accès à la consommation de couches sociales déstabilisées. Le rapport économique appelé salariat contient désormais des différences statutaires fondées sur l'insécurité de l'emploi. Le contrat à durée indéterminée reste pour un nombre croissant de salariés, un idéal lointain.

Jusqu'à une période récente, les difficultés d'intégration concernaient surtout des typologies stigmatisées (handicapés physiques ou intellectuels, jeunes issus de l'immigration par exemple). Au bout de ces années de mutation de l'appareil productif des gens restent en marge du système, cantonnés dans le « non emploi » parce que le monde n'a plus besoin d'eux. Leur sort relève désormais plus de la morale républicaine que de l'économique. Ils sont en sureffectif de la société salariale, gérés par les dispositifs sociaux dans des perspectives d'intégration aléatoires. Ce que l'on appelle " exclusion " (le clochard, le zonard, le chômeur isolé ... ) n'est que l'extrémité spectaculaire d'une chaîne d'événements dont les causes se situent dans le monde du travail, c'est-à-dire au coeur de l'ordre industriel. L'exclusion n'est que l'aboutissement d'un processus lié. Elle n'est pas un autre monde.

b. L'exclu dans la cité.

Qui est l'exclu dans les ombres des lumières de la ville ? D'abord et très généralement celui qui, enfin de droit ou sur - endetté, n'a que le recours à une procédure d'aide sociale pour ne pas sombrer (généralement le RMI). Mais plus grave que cela, la véritable chute se résume en la réduction de l'individu à lui-même : il n'est plus membre d'une famille, d'une communauté d'intérêt ou statutaire . Il n'a plus de place sociale parce qu'il sort des reconnaissances qui construisaient son identité.

Sans emploi, isolé, le voilà dans l'incapacité de concevoir un projet, de se projeter plus loin... Les anglo-saxons désignent par le terme underclass les marginaux, clochards, ceux vivant de petits boulots. C'est, à un siècle de distance, Le peuple de l'abîme de Jack London. Les handicapés lourds (inintégrables) font partie de cette population disqualifiée, au même titre que les travailleurs handicapés par la conjoncture. Georges Clemenceau voulait faire de la citoyenneté une sécurité par le progrès pour tous. Á la fin de ce siècle, la question sociale se pose dans les mêmes termes pour de nombreux citoyens en situation de précarité.

L'exclusion consiste à la descente hors norme de personnes sorties des reconnaissances institutionnelles ouvrant des droits aux gens défavorisés ou démunis. Elles ne sont plus affiliées aux organismes correspondant à un statut (le chômeur enfin de droit par exemple). Ce n'est pas le cas pour le handicap, même si la vie de handicapés dans un hospice ou un hôpital représente un véritable aparté social. Ils sont pris en charge par les organismes chargés de les gérer.

Les handicapés ne sont pas exclus de la société, contrairement à l'affirmation d'associations et de discours politiques. Exclusion signifie expulsion du monde par le meurtre (Rome antique), l'abandon dans la nature des enfants anormaux (Grèce antique), ou la Nef des fous décrite par Michel Foulcault dans L'Histoire de la folie à l’âge classique . Les handicapés vivent, travaillent, créent, aiment, font du sport, ont des amis, une famille le plus souvent, vivent dans la société contemporaine. Ils échappent à ce que Robert Castel appelle la désaffiliation, une sortie du lien socio-familial ou insertion sociétale. Ils relèvent de l'assistance (Allocation aux Adultes Handicapés) . L'inscription de l'individu dans une norme juridique lui évite la descente aux enfers de la désaffiliation, même si elle représente bien souvent un déclassement.

On pourrait qualifier d'exclu celui que ne reconnaît plus aucune caisse, mutuelle ou d'aide sociale, mais surtout celui qui n'a plus de réseau social et professionnel, voire familial. L'exclusion sociale est une situation hors du monde. La personne exclue devient étrangère à la société qui l'environne, à son système de fonctionnement, ses règles relationnelles, ses jeux de pouvoirs et de hiérarchies, ses échanges marchands et sexuels... Elle est une autre parce que les critères de définition normant l'attitude sociale des individus ne fonctionnent plus. Étrangère à elle-même également, elle ne se définit plus professionnellement, socialement, sexuellement, selon les normes statutaires de l'intégration sociale. La personne exclue n'est plus reconnue et ne se reconnaît plus. Elle est exilée de ses réseaux sociaux, de son identité professionnelle et politique, parfois même privée de ses droits civiques. L'exclusion, c'est la destruction de l'identité .

Pourtant, cette société, c'est la sienne ! L'exclu - le dé-identifié - n'est que l'interface du monde de la réussite ou simplement du salariat, de la vraie vie donc ! Le passage au monde de la précarité et de la dépendance, provoque toujours un conflit identitaire chez les sujets dont le cours de l'existence se modifie plus ou moins rapidement. L'acteur change de rôle, sa place et son identité sociales se décalent généralement pour une situation inférieure. Pour un jeune par exemple, commencer sa vie par une longue période vide d'avenir marque durablement le comportement et l'identité. L'expérience du Sans Domicile Fixe, de l'assisté ou du précaire génèrent des troubles de la personnalité, voire de véritables déficiences psychologiques (manque de confiance en soi, repli sur soi en l'absence d'horizon, décrochage de la réalité - mais la réalité de qui ? -)

Dans ces conditions, il faut une, grande force de caractère pour traverser de tels décalages sociaux et conserver intactes ses valeurs, ses idées et ses conceptions culturelles. Des participants au contrat social deviennent demandeurs dans le champ du social. Ils entrent alors dans les cadres des politiques leur ouvrant l'espoir d'être réinsérés, réadaptés. La pièce de l'insertion est une palette d'activités pour s'en sortir. Certes ! Sortir de situations pénibles, mais pour aller où ? Si cette question fait pessimiste, elle semble la seule à se poser encore, une fois traversés les cycles du travail social (stages à répétition sérieux, ou parkings, travaux intérimaires, petits boulots au noir...).

Le système productif fonctionne avec une main d'oeuvre excédentaire et une population dont il n'a pas besoin. L'insertion ne devait être qu'un passage de l'exclusion à la vie normale, c'est-à-dire digne et durable. Or, ce moment n'a pas toujours de fin (c'est un euphémisme). L'insertion chronique godille entre les petits boulots associatifs et les efforts de collectivités territoriales pour tenir les gens hors de l'eau . On ne parle déjà plus d'entreprises, comme si celles-ci étaient un autre monde dont la logique propre n'a rien à faire avec le social. La terre promise du retour à l'emploi reste souvent un horizon lointain. L'insertion aujourd'hui consiste à créer pour la plupart de ces sans emplois un lien social dans lequel leur situation fait figure de citoyenneté.

c. L'exclusion citoyenne ?

La gestion des populations économiquement faibles devient un gisement d'emplois pour la petite bourgeoisie, les professions libérales, des organismes privés associatifs, qui prennent en charge la solidarité.

La classification des pathologies devient un enjeu économique et social, tout comme la question du handicap, en créant des postes à responsabilité, d'encadrement, d'enseignement pour les enfants de notables. Là encore, l'exemple du handicap illustre le propos. Des organisations publiques ou privées fournissent des services et des aides. En contrepartie, elles produisent un contrôle social plus intime que la loi, allant du travail à la vie quotidienne, voire aux relations... Dès lors, la place du sujet de droit devient celle d'objet d'emploi. Le placé est fournisseur d’emploi, à ne pas confondre avec employeur. Le terme matière première semble approprié.

Les rapports de subordination entre les classes dominées et la petite bourgeoisie pèsent dans le statut social du handicap , comme dans celui d'autres populations en précarité. On ne parle pas de la même façon du handicap, si on le vit ou si on en vit. De même, chacun voit la même situation mais de son point de vue. Lapalissade qui implique une évidence : toute prise de parole dans le champ du social représente un enjeu de pouvoir et de légitimité. Il est inconcevable que le géré sorte de l'espace confié par l'ordre social au spécialiste. Celui-ci perdrait toute légitimité à son rôle d'agent d'intégration, et son discours associatif sur le social, à la fois inévitable et légitime, n'aurait plus de sens.

Les acteurs déçus du théâtre social, exclus, stagiaires de tout poil, travailleurs handicapés devenus une simple matière première du travail social, légitiment des subventions publiques et des actions de bienfaisance, justifient la création de postes de travail et d'encadrement. Mais que devient l'identité dans cet assujettissement ? On peut poser la question en d'autres termes : Un homme est-il venu au monde pour justifier des emplois et légitimer des subventions ?

L'organisation sociale contemporaine génère des situations de handicaps. On naît parfois déficient intellectuel, on le devient plus souvent. Michel Foucault dévoile comment toute mise à l'écart de la normalité devient un interdit culturel : finalement le fou, c'est celui qui ne travaille pas ! Dès lors, les exclus, les handicapés, les sans rôles du théâtre social deviennent des cas, des problèmes, des objets de la solidarité. Ils légitiment un système de subventions publiques, productif d'emplois pour les inclus. La solidarité devient un contrat par lequel le handicapé ou l'exclu échangent leur histoire contre une survie d’assisté.

Si l'assisté ou l'exclu n'ont pas d'histoire dans le schéma de la solidarité contemporaine, que signifie encore cette citoyenneté dont parlait Georges Clémenceau en 1905, à propos de la solidarité républicaine ?

Les termes solidarité, handicap, exclusion font l'objet de consensus transpartisans. Formule sophistiquée du consensus républicain, la solidarité fait figure de brevet de républicanisme et donne une légitimité démocratique à tout projet politique sur le social . Chaque programme affirme la volonté de ne pas exclure les handicapés, et veut lutter contre l'exclusion. Ces consensus dépolitisent la question sociale. Ils la réduisent à la mise en oeuvre de moyens financiers et techniques, pour répondre à la crue du social imposée aux élus par la mutation de la société industrielle. Cette course à la nécessité empêche de saisir la précarité et l'exclusion comme des valeurs d'échelle sociale, c'est-à-dire d'ordre.

L'exclusion résulte-t-elle comme le pense Pierre Rosanvallon de l'émergence d'une " vaste classe moyenne " constituée de " nouveaux privilégiés " concurrente désormais du " monde disparate de l'exclusion " ? Cette divergence d'intérêts conduirait à " l'autodestruction de la solidarité ". On passerait " d’une Sécurité Sociale à une Sécurité Nationale ". Certes, une photographie du social laisse ce sentiment d'ordre trinitaire, où le Tiers-État des précaires et des exclus ne jouirait pas des "privilèges " de " nantis " (salariés, fonctionnaires, petites bourgeoisies, et classes supérieures jetés en vrac dans le même panier) . L'analyse souligne l'importance d'une " vaste classe moyenne ", caste majoritaire des groupes sociaux bénéficiant de droits acquis - notons que pour les classes moyennes, politiquement protégées ou aisées, on parle de droits ; ceux-ci se transforment en privilèges pour les professions en perte d’influence mais encore garanties par un statut menacé (cheminots, dockers...)-. Cette middleclass comprendrait les grandes et petites bourgeoisies, les fonctionnaires, mais aussi les salariés ayant un statut ou un contrat garanti. Elle ne dit rien sur la hiérarchie sociale et l'ordre politique de l'exclusion.

Ceux qui travaillent avec les réinsérables, les exclus et autres handicapés, réalisent un rapport d'ordre tutélaire avec ces même citoyens précarisés et déclassés. La distance considérable entre ceux qui vivent l'exclusion et ceux qui en parlent, représente la même portée qu'entre le chercheur et son objet. La distinction n'est pas une question de Sécurité Sociale transformée en apanage, ou de code du Travail grimé en catalogue de privilèges par les inclus. Elle exprime la descente statutaire à l'intérieur du monde du travail. Elle pose la question en terme de domination politique et de hiérarchie sociale. En dernière analyse, qui garantit encore le nouveau Tiers-État sinon l'idée Républicaine ?

L'exclu, le handicapé, la solidarité réalisent les compromis qui rendent supportables la com-munauté d'intérêt formant la nation, et lui renvoient une image vraie ou subjective, mais cohérente d'elle-même. Aider les exclus, sauver des jeunes de la misère, trouver des logements aux SDF sont des engagements nobles et nécessaires. Mais limiter la réflexion à ces pratiques sur les marges épargne un travail indispensable sur le centre de notre société, son modèle productif.

En guise de conclusion : La tragédie du " political correctness "

L'évolution des sociétés démocratiques contemporaines produit des groupes sociaux hétérogènes dans leur composition sociale, immigrés, homosexuels, RMIstes, clochards, dont celui des handicapés bref, tous ceux qu'on appelle trop facilement les exclus.

Chacun d'eux exprime des discours-types sur son rapport avec la société (on peut faire la même remarque sur les élites sociales, mais leur déterminisme s'extériorise le plus souvent en terme d'appartenance politique). Pour sortir du débat normalité / anormalité certaines associations de personnes handicapées et de travailleurs sociaux revendiquent le droit à la différence. Il s'agit d'un rapport socioculturel dégagé des critères dévaluant pour le handicapé ou l'exclu, tels la compétitivité, la concurrence économique, la comparaison avec les critères ordinaires de la normalité. (Un discours du même type existe à propos de la centralité du travail.)

L'identité de l'individu différant se construirait sur la base d'un statut de la solidarité (assistance ?), en occurrence sur le fait de son handicap. On peut douter de la validité d'une identité fondée sur ce que la société vit toujours comme un échec. Outre que l'on peut assimiler l'actuelle marginalité des handicapés à une situation sociale différente (assistance) justifiée par la différence physique ou psychologique de l'individu moyen, le droit à la différence ne représente pas une alternative au statut actuel du handicap mais une reconnaissance formelle de sa marginalité. La revendication du droit à la différence conduit à l'impasse d'un ghetto statutaire, euphémisme de l'assistance reconnue et assumée par les handicapés eux-mêmes.

Une égalité mythique fondée sur la compétitivité et la comparaison avec l'individu moyen, et un droit à la différence pouvant déboucher sur n'importe quoi, ne répondent pas à la question des handicapés. Des universitaires californiens développent cette idée dans Le mouvement Political Correctnes. Elle remplace l'égalité de principe dont jouit tout individu dans un État de droit, par un traitement politique inégal basé sur ce qui spécifie les groupes sociaux (noir, handicapés, femmes...). Il prend le contre-pied du principe républicain d'égalité, en reconnaissant les discriminés ou leurs groupes dans leur spécificité, et non plus malgré leurs différences.

" L'Affirmative Action " débouche sur la discrimination positive, basée sur la parité statistique. Ce faisant, elle cristallise la couleur de peau, l'état de santé, le sexe... Dans un contingentement où l'individu est d'abord un noir, une femme, un handicapé... Avant tout autre chose... S'il peut encore être autre chose !

Nous préférons la piste plus intéressante de l'idée ancienne et toujours nouvelle de l'égalité des droits. Celle-ci peut consister en de simples mesures compensatoires rendant possible la vie des handicapés dans la cité (accessibilité systématique des locaux, aménagement individualisé du temps de travail, participation du handicapé lui-même aux commissions administratives qui le concernent, lutte contre les discriminations y compris sexuelles ... ). Á la réinsertion des handicapés recherchée par la politique contemporaine, l'égalité des droits préfère l'intégration de la différence par la société.

Elle admettrait son existence au lieu de lui délimiter des espaces spécialisés. L'égalité des droits rend son identité à l'homme (ou la femme) handicapé, en le dégageant du corset normatif et institutionnel où le confinent la solidarité et le sens actuel du travail social. Elle semble une piste pour le présent, capable de rendre leur identité à ces gens-là pour qu'ils ne soient plus tout à fait les autres.

Mais cette réappropriation du sujet aboutit à la modification de la mise en scène décidant que telle personne est un travailleur handicapé, que telle autre est malade mentale ou encore que telle autre manifeste intelligence et beauté... Alors les modèles culturels façonnant nos identités ne seraient plus des données imposées aux acteurs que nous sommes.

BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES

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Méthode analytique de La classification internationale de WOOD déficience - incapacité - désavantage.

 

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